LE "NON" DE GHASS

Un jour, Ghass est monté au Grenier des Grands-Augustins. Il ne m'a pas parlé de son œuvre. Ou si peu... Il m'a parlé de son enfance en Iran, de ses années de service militaire, du jeune homme confronté à la guerre à l'âge de 18 ans, lors du conflit entre son pays natal et l'Irak. Il m'a parlé de sa peur, quand il s'est trouvé sous un bombardement, de cette peur qui vous dévore le ventre comme un renard volé. Il m'a parlé de la couleur de l'âme, couleur blanche, habituellement synonyme de paix et devenant peu à peu celle des blessures.

Et puis Ghass m'a entraîné dans son atelier, ce rez-de-chaussée de la rue de Clignancourt. Tout de suite, le Non s'est imposé, le Non, ce tableau immense et rouge. Tableau ou être vivant ? En tout cas un acte violent, un coup de poing en pleine poitrine dédié, m'a-t-il expliqué, à tous ceux qui ont dit non à la guerre en Irak, à la guerre tout court. Le Non de Ghass, c'est son Très de Mayo, son Guernica. Comme celle de Goya, comme celle de Picasso, et sans chercher à se mesurer à elles, sa peinture se veut témoignage. Le même univers de feu et de sang, le même geste ultime, le même refus aussi. Le cri à l'unisson de trois artistes à deux siècles d'intervalle.

Nous nous sommes revus ; nous avons souvent discuté de l'avenir, des jeunes générations, et d'un sujet qui nous tient particulièrement à cœur : leur éducation artistique. Ensemble, nous avons lu l'appel lancé par Yehudi Menuhin devant le Conseil Européen, en 1999, quelques semaines avant sa disparition. Cet appel, ce testament en quelque sorte, Ghass m'a demandé de vous en lire ce soir quelques extraits. Les voici :

"Ce n'est qu'avec une formation créatrice qui ne supprime aucun don de l'enfant, mais qui au contraire le civilise, que nous pourrons engendrer une société qui domine et absorbe sa violence. C'est l'art qui peut structurer les personnalités des jeunes citoyens dans le sens de l'ouverture de l'esprit, du respect de l'autre, du désir de paix. C'est bien la culture qui permet à chacun de se ressourcer dans le passé et de participer à la création du futur...."

Un an plus tard, c'était au tour d'Isaac Stern de poser définitivement son archet, non sans avoir, lui aussi, interpellé l'ensemble des dirigeants de la communauté internationale dans les termes suivants * :

"Que va-t-il arriver aux jeunes Arabes » qui ont grandi avec la haine et le désir de mourir en martyrs ! Et aux jeunes Israéliens qui refusent d'accepter qu'eux aussi ont le droit de vivre et de penser comme ils veulent ? Il n'y a pas d'éducation et d'instruction sans les arts. Pour moi, l'éducation artistique n'est pas un luxe destiné à une élite, mais la base de toute société civilisée..."

Les événements du 11 septembre lui ont, hélas, donné raison. Aurangzeb et les iconoclastes du Bâmyân, contempteurs des arts et de la littérature, sont aux antipodes d'un Beethoven ou d'un Kundera pour qui : "la liberté est le but de l'art." Or l'art et la paix s'apprennent. La liberté et la paix, notions abstraites si difficiles à concevoir qu'elles donnent perpétuellement lieu à des arguties philosophiques ou politiques, ne seraient-elles pas, finalement, des disciplines de l'âme ? L'éducation artistique, sans doute, introduit à ces disciplines, par la maîtrise de soi-même qu'elle donne et, surtout, parce qu'elle élargit la vision du monde de celui qui la reçoit. La pratique artistique rapproche ceux qui s'y risquent. L'histoire des arts fait justice de bien des distinctions soi-disant irréductibles. Et ce n'est nullement de l'angélisme de prétendre que la révélation de la sensibilité est un préalable à l'esprit de paix. C'est au contraire promouvoir une des ruses homériques de l'esprit contre une fatalité asservissante liée aux dieux cruels et imbéciles de la guerre et des ténèbres. Orphée en sait quelque chose !

Ghass, lui aussi, a traversé l'enfer. Il a le privilège de pouvoir délivrer ce message universel : le message d'espérance. Ses pinceaux, ces pinceaux qui ont tant servi à peindre les couleurs de la guerre, sont autant de flèches lancées vers les étoiles. Il vise juste.

* Discours prononcé le 20 mai 2009 au Grenier des Grands-Augustins, ancien atelier de Jean-Louis Barrault et de Pablo Picasso, à l'occasion de l'exposition de dessins de Ghass Rouzkhosh.

* L'Express - 20 septembre 2000


METAMORPHOSES

Au point de départ, une sensibilité exacerbée ; en chemin, le travail à l'intuition ; au point d'arrivée, Ghass : insoucieux de lui-même, mais soucieux des autres. Sa peinture mue : elle n'est plus l'ambassadrice des effets pervers de l'ignominie, du mélange entre barbarie et civilisation, d'affreux spectres mornes. Le diablotin a quitté le cadre, le jaune s'est installé : le cérémonial de l'inessentiel laisse la place à une peinture fidèle à l'avenir, qui se veut mémoire du futur. La peinture devient don, sa peinture est partage. Elle se réjouit, elle inverse le regret. Sans autre richesse que rien, sans autre trésor que tout : elle est ouverte au grand souffle du monde, sans narcissisme, sans exhibitionnisme, sans calcul.

Une période nouvelle arrive dans l'œuvre de Ghass. Il y a unité de la personne de l'homme et du peintre. Ne pas briser cette unité, c'est respecter le peintre : envisager sa parole comme intégralement responsable ; son œuvre comme un ensemble cohérent.

Etre fidèle à ses idées, ce n'est pas heureusement n'en avoir qu'une. Dans cette ère nouvelle, Ghass perçoit davantage le monde comme théâtre des désirs. Désirs tributaire des caprices téméraires de la volonté : le principe de plaisir en décide, le principe de réalité en dispose. C'est ce que montrent aujourd'hui les sculptures et tableaux de Ghass. Il est inintéressant de n'écouter que la morale du passé, devenons maîtres de nos plaisirs présents.

Jetons un œil au tableau « la mémoire du futur », quintessence du nouveau Ghass. Ecoutons ce tableau. Il nous dit que Médiocrité et Cynisme, véritables bastions de stupidité, nous désarment trop souvent, nous rendent intellectuellement paresseux. Dans ce jardin de la paresse, le monde a fait une sieste bien trop longue. A force de définir l'être par l'avoir, ordre de tous les désordres, le monde loge le désespoir au plus profond de la joie de vivre. Ce faisant chacun « vit sa mort » ou « meurt sa vie », selon la belle expression de Sartre. La peinture de Ghass ouvre un autre champ de perception : pour l'humanité, les raisons de crainte sont immédiates, mais les raisons d'espoir ne sont pas lointaines. Car si l'ordre immémorial des sociétés évolue nécessairement sous l'effet de la science et de l'industrie, les hommes n'ont guère changé de nature : « rien n'échoue comme le succès[1], rien ne réussit comme l'échec », mais l'avenir dure longtemps.

Désormais, la peinture de Ghass, miroir déformant, fait davantage ressortir les vertus profondes de l'homme, sans dissimuler ses médiocrités (la tolérance résulte de la pluralité des intolérances). L'extrémisme, les attitudes d'obstination irréductible s'abîment dans les apparences : Ghass a déjà fait le procès verbal de ces expériences là. C'est plutôt le regard du bonheur qui enveloppe sa peinture, où qu'elle aille, les 4 couleurs rappellent sans cesse que Ghass est devenu un autre homme. Son art a pour office de donner plus de saveur à la vie. Voilà un autre monde, une autre face des choses. Le visage d'ombre de la guerre cède la place à l'optimisme et la douceur : les victoires secrètes cachées au fond de l'échec.

[1] « Rien n'échoue comme le succès. Tous les problèmes sociaux qui, ensemble, ont été à l'origine de l'ère des démagogues, ont été résolus ou sont en voie de l'être » (R. ARON, Espoir et peur du siècle, Paris, Calmann Lévy, 1957, p.40)

* André Gilles LATOURNALD

Docteur en sciences économiques (Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne), qualifié par le Conseil National des Universités (CNU) pour la maîtrise de Conférence en Sciences Economiques, chercheur associé au MATISSE (CNRS), enseignant à l'université Paris 1 (Panthéon - Sorbonne). Professeur de microéconomie, de mathématiques, statistiques/probabilité, d'economie internationale, d'econométrie et d'histoire de la pensée économique.