GHASS biography

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Ghass avait 15 ans quand la révolution a commencé. Pour un jeune homme, la guerre était inévitable. Ghass passa deux ans sur le front. Un an plus tard, il décide de partir pour Paris où il espère exorciser les images de la guerre qui avaient tant imprégné son enfance. Depuis ce jour, il n'y est jamais retourné. C'était en 1989.

 

Les sentiments de tristesse, les souvenirs du sang et de la violence se sont attardés, mais Ghass a cherché à maîtriser les aspects négatifs de son histoire et à les transformer en quelque chose de thérapeutique pour lui-même et pour le grand public. La peinture est devenue son principal mode d'expression. Pendant dix-neuf ans, Ghass limite sa palette à trois couleurs distinctes. Le rouge, qui représente le reflet du ciel après un bombardement, le noir, à la mémoire de la nature brûlée et le blanc, symbole traditionnel de paix et d'innocence. En 2010, après la mort de ses parents, Ghass décide d’apporter une quatrième couleur à sa peinture, le jaune. Cette nouvelle couleur représente une sorte de renaissance, un «hymne à la vie et à l'espoir». Sept ans plus tard, Ghass introduit le bleu comme nouvelle couleur. Dans ces temps tumultueux, c'est sa façon à lui d'apporter le souffle d'oxygène dont le monde a besoin.

 

Les peintures de Ghass sont abstraites, mais ordonnées. De façon stylistique, son travail se trouve à l'intersection de Pollock et de Kandinsky. Les formes géométriques de Ghass sont souvent libres et ludiques. Gouttes de peinture et chiffres griffonnés, le contenu est capable d'adhérer à des formes plus strictes ou follement dévoilé. Souvent, son travail est une synthèse de l'ordre et du chaos, une fusion esthétique qui réussit malgré sa nature incongrue. Au fil du temps, les portraits psychologiques de guerre auxquels Ghass a été confronté ont été remplacés par des examens tout aussi remarquables de la vie. Les vieilles cicatrices ne se sont pas complètement effacées, mais elles n'ont plus de prééminence. Aujourd'hui, l’espoir triomphe.

Thomas Schlesser,

 

Docteur en Histoire de l'art de l'EHESS et critique pour Beaux-Arts Magazine.

Thomas Schlesser est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages. Editeur, enseignant, journaliste, il s'intéresse plus particulièrement aux rapports entre l'art et la politique.

Chez Ghass, la création relève d’un ressort profond, d’une nécessité : on sent dans sa peinture une urgence, celle de donner des formes (ce qui n’est pas forcément donner forme) à sa vision du monde.

 

Devant une œuvre, quoi de plus terrible que de constater, le front plissé par la déception, que l’artiste n’avait rien à dire ? Il n’y a pas de conclusion plus amère : une parcelle d’espace – plastique, littéraire, musical, cinématographique… – se trouve occupée par quelque chose et cependant pour rien. Bien pire encore, on comprend souvent que l’auteur d’un tel désastre croit donner de lui-même et faire part de créativité. Il s’illusionne. Car il ne fait que prendre au spectateur – temps, énergie, argent – en le dupant avec des fadaises décoratives, ludiques, divertissantes, vagues et vaguement jolies.

 

Mais Ghass a connu la guerre, la violence et sa peinture également.

 

Oui : son esthétique est par moment viscéralement travaillée par la barbarie. Pour certains fantômes mondains qui hantent les vernissages, voilà qui n’est sans doute qu’un détail, qu’une anecdote : lequel, parmi eux, pourrait imaginer ce qu’est le goût du sang au fond de la gorge? Pourtant, Ghass est d’abord cela, un Janus passé du spectacle affolant des armes à celui des arts. Et le spectacle qu’il offre en retour dit beaucoup.

 

Ce trajet n’est pas commun, bien qu’il se soit malheureusement banalisé au fil des siècles, les conflits gagnant souvent plus vite du terrain que les paix. La première guerre mondiale a ainsi vu s’épanouir, comme des fleurs sur des cendres, les plus grands poèmes – ceux d’Apollinaire – et de très grands artistes comme Otto Dix, Marcel Gromaire, Henry de Groux. Ce n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres.

 

De la mort à la vie, du désespoir à l’avenir, de la destruction à la création, la transition de la guerre à l’art est bien sous le signe de Janus, le dieu romain à deux visages. Pour redonner, dans l’épure du noir, du rouge et du blanc, avec une profonde économie de moyens, l’horrible écho de la violence, il faut un travail acharné, consciencieux et toujours recommencé. C’est cette vive impression que procure, de manière salutaire, l’œuvre de Ghass. Non : il n’est pas utile de trop en mettre pour faire passer une vision oscillant du chant des bombes aux cris du cœur.

 

La tension entre une simplicité des moyens et la saturation des sens, multiples, parfois conflictuels comme la vie même, confère à la peinture de Ghass sa singularité. Cette tension atteste aussi, sous l’apparent dépouillement, une complexité souterraine où les vérités ne sont que des brouillons, où les traits zigzaguent, et où, toujours, l’invisible cherche à s’afficher, le visible à s’effacer. Ghass dit beaucoup dans son œuvre et ce n’est pas sans peine que nous l’écoutons car, là où certains croient qu’un point de vue pontifiant suffit à clore les débats, il questionne sans cesse. Sa peinture est, comme l’écrivait Roland Barthes : « ce très fragile langage que les hommes disposent entre la violence de la question et le silence de la réponse. »